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Commémoration de la catastrophe d’AZF : Intervention de Bernard Thibault

Le 21 septembre, à l’occasion de la Commémoration de la catastrophe d’AZF à Toulouse, Bernard Thibault, Secrétaire général de la CGT, à fait une intervention et rencontré des salariés du département de la Haute-Garonne.

« Mesdames, Messieurs, Chers Amis, Chers Camarades,

Il y a 10 ans aujourd’hui, une terrible catastrophe survenait ici même à Toulouse.

Le souvenir de l’explosion de l’usine Grande Paroisse AZF, filiale du groupe pétrolier Total est toujours aussi vif. Les plaies restent ouvertes pour les salariés du site mais aussi chez les personnels de la santé, de l’énergie, de l’éducation, de TISEO et l’ensemble de la population environnante. La puissance destructrice de l’explosion a provoqué la mort de 31 travailleurs et occasionné de graves blessures à 2000 personnes qui restent marquées dans leur chair par cette tragédie. Des centaines d’entreprises et d’infrastructures ainsi que des milliers de logements ont été détruits. Tel est le terrible bilan de ce drame. Les victimes travaillaient dans l’usine ou sur des sites voisins. Elles ont été touchées sur le périphérique, en allant à leur travail ou simplement chez elles car elles vivaient à côté de l’usine.

Les destructions aux alentours ont été d’une ampleur inédite pour un accident industriel en France.

Tout naturellement, cette explosion a provoqué une immense émotion dans le pays et a déclenché une forte solidarité. La CGT, ses organisations et ses militants y ont pris leur place. Personnellement, je conserve l’image indélébile qui s’est imprimée en moi lorsque je suis venu ici quelques jours après l’explosion.

Permettez-moi, au nom de la CGT et de toutes ses organisations de redire notre pleine solidarité aux victimes ainsi qu’à leurs familles et à l’ensemble des toulousains.

Une telle catastrophe a aussi jeté une lumière crue sur le fléau que constituent les accidents mortels au travail en France et la question de la sécurité des installations industrielles. Après bien d’autres accidents, elle a considérablement renforcé les exigences de la société à l’égard des entreprises, notamment en matière de transparence sur les activités qui peuvent présenter des risques graves pour l’homme et pour l’environnement. Ainsi, tout au long de ces dix ans, la CGT a agi par des réflexions, des échanges, ici à Toulouse et dans tout le pays, et interpellé le patronat et les pouvoirs publics pour que les choses changent en matière de sécurité industrielle.

Dix années ont passé. Quels enseignements ont été réellement tirés ? Peut-on vraiment être sûrs qu’un autre AZF est impossible ? Les salariés et leurs représentants sont-ils plus écoutés aujourd’hui ? Voilà les questions légitimes que se posent les salariés du groupe TOTAL, ceux travaillant dans le secteur de la Chimie et, au-delà, tous les travailleurs exposés à des risques industriels.

Ce sont aussi les questions qui hantent les riverains des installations concernées.

La CGT, dans son rôle de syndicat, entend contribuer à apporter des réponses à ces questions. Elle est également attentive au travail des associations locales qui se sont constituées et qui veulent faire toute la lumière sur les causes de la catastrophe et œuvrent pour que la justice détermine toutes les responsabilités engagées.

Au-delà de l’hommage que nous rendons ici ensemble à ces hommes et à ces femmes qui ont perdu la vie dans des conditions effroyables, nous voulons aussi faire notre propre bilan et tirer nos propres enseignements des conséquences de ce drame.

Car, disons le franchement, les enseignements officiels et les décisions prises ne sont pas à la hauteur, malgré un rapport parlementaire et un procès qui a mis au jour des causes de la catastrophe, mais laissent un goût amer pour les victimes et leurs familles.

Je rappelle que le rapport parlementaire sur la protection des travailleurs et des populations après la catastrophe d’AZF avait été adopté à l’unanimité. Mais la Loi dite Bachelot n’en a repris qu’une petite partie, notamment sous la pression du patronat. Comme dans bien des cas, après les séquences émotion et les grandes déclarations, la tendance est à fonctionner comme avant, comme s’il ne s’était rien passé.

La semaine dernière encore, l’explosion d’un four sur le site de Marcoule est venue s’ajouter à la liste et un nouveau mort au travail.

Les Plans de Prévention des Risques Technologiques ont été institués afin de définir les périmètres de sécurité autour des installations à risques. Mais il ne suffit pas d’éloigner le risque ou de fermer les sites industriels si on ne cherche pas simultanément à éradiquer les causes profondes des accidents.

La question essentielle est donc de traiter les problèmes au sein même des entreprises en posant la question des moyens humains et financiers de la sécurité et des droits d’expression à l’intérieur de l’entreprise.

Il s’agit aussi d’instituer de nouveaux espaces de débat impliquant riverains et associations pour accroître la transparence sur les activités et réduire le fossé entre la population et ceux qui effectuent les choix en matière de production.

Le procès en appel de cette catastrophe qui va s’ouvrir le 3 novembre prochain marquera à nouveau la population toulousaine.

Pour la CGT tous les acteurs de celui-ci devront prendre leurs responsabilités. La relaxe générale, prononcée au premier procès en correctionnelle, qui provoqua l’indignation des centaines de parties civiles dont la CGT, demeure incompréhensible.

La CGT ne se satisfait pas des décisions prises en correctionnelle. Oui, Total et Grande Paroisse sont responsables : responsables de cette catastrophe ! Oui, Total et Grande Paroisse sont coupables : ils doivent être condamnés !

Force est de constater que les premiers acteurs concernés par l’explosion d’AZF, la société Total et son PDG, emploient des moyens colossaux pour échapper à leurs responsabilités. Ils se mettent à l’abri derrière des paravents juridiques comme celui consistant à prétendre que la responsabilité incombait exclusivement à sa filiale, la Société Grande Paroisse et à ses dirigeants locaux.

Il faut donc aller beaucoup plus loin que ce qui est advenu du rapport parlementaire et de ce qui est issu du procès. Car il y a d’autres AZF qui sommeillent, alimentés par les logiques de rentabilité financière, par la chasse aux effectifs et par l’épuisement des salariés soumis aux rythmes de travail infernaux qui dégradent leur santé et les conduisent parfois au suicide.

Oui, la vigilance est de mise et la CGT qui milite pour une politique industrielle ambitieuse entend conjuguer cette exigence avec celle d’une sécurité industrielle de très haut niveau. La sécurité recule toujours quand l’exigence de profits immédiats s’accroît. Le respect de la vie, des salariés comme des populations doit passer avant toute autre considération. Comme d’autres catastrophes industrielles auparavant, AZF a accentué le divorce entre une conception du rôle de l’entreprise orientée vers la satisfaction des intérêts des actionnaires et une conception fondée sur la réponse aux besoins sociaux, dans le plein respect de la sécurité et de l’environnement.

Car cette explosion, nous en sommes convaincus, aurait pu et aurait dû être évitée. A tout le moins, elle aurait dû servir de leçon et conduire à des décisions beaucoup plus fortes pour prévenir les risques de façon efficace. Pour cela, il aurait fallu écouter les salariés et leurs syndicats, eux qui sont les premières victimes et qui, par leur vécu professionnel et leur expertise, ont beaucoup de choses à dire sur la sécurité.

La faculté laissée à Total d’échapper à ses responsabilités pose avec force la question de la responsabilité sociale des grands groupes qui organisent leur impunité juridique par le cloisonnement de leurs activités en filiales. C’est ce qui justifie l’exigence des syndicats et des ONG pour que la transparence exigée des grands groupes sur leurs activités concerne l’ensemble de leurs filiales. Cette exigence actée lors du Grenelle de l’Environnement est constamment attaquée par les représentants des grandes entreprises et relayée par la majorité parlementaire. Comme vient de le faire, en juillet dernier le député UMP WARSMAN dans une proposition de loi, dans laquelle il propose la suppression de l’obligation pour les filiales des entreprises françaises de publier les informations requises par la loi au titre de la transparence en matière sociale et environnementale.

Nous constatons qu’au prétexte de les libérer de contraintes administratives, les entreprises cherchent ainsi à remettre en cause les quelques obligations qu’elles ont à respecter en matière de santé et de sécurité.

Ainsi, la révision récente des règles relatives aux installations classées au titre de la protection de l’environnement aboutit à réduire le nombre d’entreprises soumises à la procédure d’autorisation prévue pour ce type d’activités. L’Etat adapte ainsi ses exigences aux moyens qu’elle accorde à l’administration pour veiller au bon fonctionnement des installations potentiellement dangereuses. C’est la logique de la RGPP et du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Moins d’Etat, cela peut aussi vouloir dire moins de sécurité pour la population. Une logique que le plan d’austérité gouvernemental risque encore de renforcer.

L’une des causes largement admise comme à l’origine de la catastrophe, à savoir la sous-traitance, qui est au cœur de l’insécurité dans de nombreuses industries n’a pas été sérieusement abordée par les gouvernements successifs qui n’ont modifié qu’à la marge la législation, ce qui est irresponsable. Le procès AZF l’a démontré : la sous-traitance, brisant la communauté de travail au sein de l’entreprise, générant des niveaux de formation, de conscience des dangers différents, est à l’origine de cette catastrophe.

Nous venons de le redire avec force à propos des conditions d’exploitation des centrales nucléaires.

Les catastrophes ou accidents graves, tels que BHOPAL, AZF, les plate formes pétrolières ou encore FUSUKHISMA ne remettent pas en cause la nécessité du développement de l’industrie mais conduisent à une légitime interrogation sur les conditions à respecter pour un développement industriel respectueux des hommes et de leur environnement.

La CGT prend pleinement en compte le besoin de sécurité exprimé par la société. Les interrogations sur la coexistence d’industries à risque avec des habitations sont légitimes. L’industrie du 21ème siècle ne peut pas être celle du siècle dernier. Protection des travailleurs et sécurité des riverains sont des exigences incontournables. L’industrie du 21ème siècle doit intégrer de façon nouvelle et décisive la protection de l’homme et de l’environnement.

S’agissant des sites industriels à risque, cela signifie qu’il faut tout à la fois assurer des distances de sécurité adaptées aux risques et réduire de façon drastique l’ensemble des risques industriels.

Le respect de la sécurité des installations, de la dignité des travailleurs ou encore les conditions justes de rémunération de leur travail font malheureusement l’objet de chantage permanent des employeurs. Il y a toujours moyen de baisser les coûts en allant ailleurs, disent tout haut ou le plus souvent de façon détournée les dirigeants des grands groupes. Dans votre région, c’est ce que les salariés de Mollex, de Continental et de Freescale frappés par des plans massifs de suppression d’emploi ont subi ces dernières années.

La CGT refuse ce chantage. La sécurité doit être respectée ici comme ailleurs. C’est une exigence incontournable. Avec les masses considérables d’exonérations et avantages fiscaux dont bénéficient les entreprises, les pouvoirs publics disposent de leviers pour contraindre les entreprises à élever de façon importante le niveau de sécurité des installations industrielles.

Il serait irresponsable de considérer que les risques doivent être délocalisés dans des pays pauvres pour réimporter des produits qui seront alors vraisemblablement produits avec des risques accrus, alors que nous avons tous les moyens de gérer de façon adaptée les risques industriels.

La CGT veut une industrie forte en France, offrant toutes les garanties en matière de sécurité. La France en a le potentiel scientifique et technique, elle dispose de salariés qualifiés et a donc les moyens humains et matériels de relever le défi de la sécurité industrielle.

Il faut pour cela s’appuyer sur les salariés, ouvriers, techniciens et ingénieurs, qui connaissent mieux que quiconque les installations.

Les problèmes posés par la sécurité industrielle ont été clairement identifiés. Il s’agit maintenant de passer aux actes.

En premier lieu, il faut légiférer sur le recours à la sous-traitance. Elle devrait notamment être interdite pour des tâches directement liées à la sécurité. Cela permettrait de faire revivre la communauté de travail et de vie dans les entreprises, de permettre une égalité en matière de droits et de formation. La cohésion sociale est garante d’une politique de sécurité de haut niveau.

En second lieu, il faut lever les contraintes que font peser sur le travail les objectifs financiers à court terme. Dans les installations à risque, cela passe l’utilisation du « droit de retrait ». Il faut déjà faire respecter le droit actuel et faire en sorte que tout droit de retrait engagé déclenche une réunion exceptionnelle des Institutions Représentatives du Personnel compétentes dans l’entreprise. Mais il faut renforcer la loi en protégeant mieux les salariés contre le licenciement et en matière d’évolution de carrière. Il faut plus largement élargir les droits d’intervention des salariés dans l’entreprise, en lien avec les pouvoirs publics et les associations locales, pour débattre des moyens humains et financiers nécessaires en matière de sécurité, de santé et d’environnement, avec notamment :
- Consultation et accord préalable du CE et CHSCTE sur les mesures, les moyens financiers et humains à définir annuellement,
- Renforcement et mise en place partout de véritable CHSCT.

Enfin, une politique globale de sécurité industrielle doit être impulsée par :
- Le renforcement de la recherche, de la prospection sur la santé, l’environnement et la sécurité des activités industrielles,
- L’impulsion d’une politique d’investissement pour « rajeunir » les installations industrielles et généraliser la maintenance préventive comme mode normal de fonctionnement des entreprises,
- Le renforcement des moyens et des prérogatives et de l’indépendance des services de l’Etat chargé du contrôle des installations classées au titre de la protection de l’environnement.

Mesdames et Messieurs, chers Amis et chers Camarades, la CGT a placé le 21 septembre sous le signe de la mobilisation et de son investissement en faveur de la sécurité des installations industrielles. Plus largement, elle entend peser de toutes ses forces pour que changent dans notre pays les conditions de travail insupportables de nombre de salariés. C’est un axe majeur du combat pour que progrès social et progrès économique soient complémentaires. Elle entend le faire avec vous toutes et vous tous rassemblés ici pour rendre hommage aux victimes de la catastrophe qui a endeuillé toute une région et toute une profession.

Garantir à la population le développement des industries, en respectant les hommes et les femmes et l’environnement, c’est possible. Cela exige de nouveaux modes de production et d’exploitation des richesses pour amorcer une logique de développement humain durable.

C’est aussi le sens de notre mobilisation le 11 octobre prochain.

Je vous remercie de votre attention. »

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